dimanche 13 mars 2016

RESULTATS DU CONCOURS DE NOUVELLES



Le Kaf’kali a le plaisir de communiquer le nom des  gagnants du Concours de Nouvelles 2016 qui s’est déroulé du 31 octobre 2015 au 15 février dernier et qui avait pour thème « Derrière la Porte ».

Les participants de 9 départements français ont concouru : l’Ain, les Alpes Maritimes, la Drôme, l’Hérault, l’Ille et Vilaine, le Puy de Dôme, les Pyrénées Atlantiques, Paris, le Tarn, ainsi qu’un concurrent italien.

Et les lauréats sont :

  • 1er prix    : Jean-Pierre GUIRAUD  de Montagnac (34)   pour sa nouvelle « Voie sans issue »
  • 2ème prix : Eric Gohier  de  Frontignan (34)   pour sa nouvelle « Le dernier trait » 
  • 3ème prix : Mireille Lafitte de Sarpourenx (64)  pour sa nouvelle « L'oubliée de Mallardenx » 

Nous sommes heureux et fiers de voir notre village à l'honneur et l'Hérault largement récompensé  !

La remise des prix officielle aura lieu le dimanche 29 mai à partir de 11 heures à la Maison des Associations de Montagnac – 5, allée des Sports – en présence de l’Adjointe au Maire, chargée des Festivités et de la Présidente du Kaf’kali. Tous les participants et tous les montagnacois y sont cordialement invités.


Nous félicitons chaleureusement nos heureux gagnants et souhaitons bonne chance à tous pour les concours à venir.

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 LES NOUVELLES PRIMEES


« VOIE SANS ISSUE » de Jean Pierre Guiraud




Il a pris sa décision tout à l’heure, après la distribution du repas du soir, dès que le surveillant a refermé la porte de la cellule. C’est une idée certes soudaine mais pas irréfléchie car elle est l’aboutissement d’un long processus de maturation. Le désespoir, comme la morsure d’un hiver glacé, s’est installé durablement. Il ne parvient plus désormais à entrouvrir une fenêtre sur le monde extérieur et ses rêves d’homme libre ont fini par s’assécher ; il y a trop longtemps qu’il est privé de la réalité des choses et de la beauté du monde. L’enfermement a brouillé et altéré ses sens. Il ne se souvient plus du plaisir qu’il éprouvait lorsqu’il arpentait la garrigue ou qu’il déambulait dans les halles bruyantes de Sète ou bien quand il attendait le retour des chalutiers ou encore lorsqu’il se jetait dans les vagues à Marseillan au mois de juin. Ses souvenirs se sont graduellement estompés. Ce monde est révolu. De là où il se trouve, la vie extérieure n’est visible qu’à travers une fenêtre barreaudée. Souvent au cours de ces dernières années, assis devant cette fenêtre, dans une attitude contemplative il s’est repu des mots de Verlaine :

Un arbre, par-dessus le toit,

Le ciel ? Enfin disons plutôt ces lambeaux de ciel découpés dans le barreaudage, est rarement bleu ; plutôt plombé par une grisaille persistante ou aussi tourmenté qu’un ciel de Ruisdael.
Les toits ? Ce sont ceux d’un village au loin, tassé autour d’une église protectrice, bien au-delà du mur d’enceinte où se posent dans des croassements lugubres des corbeaux bien dodus. Il faut dire que les abords du mur, jonchés de détritus alimentaires jetés par les prisonniers, constituent leur garde-manger.
Quant aux arbres, ce n’est guère mieux ! Pas de belles frondaisons pleines de pépiements d’oiseaux. Non rien de tout cela. Il ne voit qu’une vaste étendue de champs cultivés. Surtout du colza dont les fleurs jaunes, au mois d’avril, inondent les terres comme pour leur donner un peu de couleur.
Ce soir il n’a pas touché à son repas. Il n’a pas faim. L’idée qu’il s’agit du dernier repas d’un condamné à mort lui traverse l’esprit et, en dépit de ce qui est en train de se jouer, le fait sourire.

Quelle ironie du sort ! Personne ne l’a condamné à mort même si, alors qu’il pénétrait entre deux gendarmes dans le Palais de Justice, des bouches pleines de fiel et de colère ont hurlé 

« à mort ! Assassin ! ». C’était il y a six ans !

Sa vie depuis s’apparente davantage à une lente agonie. C’est en tout cas ce qu’il a ressenti chaque soir, à dix-neuf heures, lorsque la porte s’est refermée sur lui.

Il a jusqu’alors tenté désespérément de lutter contre cette lancinante mélancolie qui l’habitait. Il a cherché un refuge dans la lecture des poètes mais aussi des philosophes, abordant ces derniers sans discernement et cherchant vainement des réponses à ses questions existentielles.
Il a acquis une certitude : ce labyrinthe carcéral est sans issue. Il n’a plus la force de se battre, les jours et les heures s’égrènent trop lentement laissant ainsi tout l’espace temporel aux idées noires et au remord qui finit par métastaser toutes ses pensées. Rien ni personne ne pourra infléchir sa détermination. Il se sent déjà libre.


Il s’est allongé sur son lit. Il entend son codétenu dans la cellule voisine faire des commentaires sur une émission de télé réalité. Il est incapable de rester silencieux, il a besoin de partager ses émotions et ses réactions...il s’insurge, applaudit, critique, vitupère...Il est bon public. C’est sa façon à lui d’oublier son environnement, de s’échapper de cette pièce de neuf mètres carrés qui a l’odeur prégnante du confinement...mélange de transpiration, de graillon, de linge sale et d’angoisse. Les toilettes sont dissimulées derrière un mur et la douche est à l’extérieur, au fond de la coursive.

Son autre voisin qui occupe la cellule de droite vient d’entamer sa litanie de reproches qu’il adresse à son père, ses sœurs, Vanessa Paradis, même à Dieu et à tous ceux qui croisent son chemin dans sa tête. Les détenus s’en méfient et les surveillants redoutent ses réactions imprévisibles. Il va poursuivre son monologue jusque tard dans la nuit. Lors des rondes de sécurité, les surveillants lui demandent à travers la porte de se calmer. Mais cette intervention n’a qu’un effet passager, juste le temps qu’il intègre qu’une nouvelle voix s’est mêlée à la discussion. Il ne s’arrête que lorsqu’il a définitivement réglé ses comptes avec tous ceux qui viennent lui rendre visite dans son esprit dérangé.


Lui aussi le craint mais il lui est impossible d’éviter ce voisin de coursive très envahissant qui s’égare dans son délire paranoïaque.

Il ignore les raisons de leur présence derrière ces hauts murs et il ne cherche pas à le savoir. Il sait juste que son voisin, celui qui s’agite devant la télé, est dans sa vingt sixième année.

Si lui ne se montre pas curieux, en revanche, certains de ses codétenus l’avaient persécuté afin qu’il leur révèle l’acte qui lui avait valu sa condamnation. Ils le soupçonnaient  d’être un  « pointeur », expression carcérale pour définir un pédophile. De guerre lasse, il leur avait montré une vieille coupure de journal de son affaire. Ce justificatif lui avait épargné d’inévitables et incessantes représailles.


Ce soir comme tous les soirs après la fermeture des portes, « la détention » retrouvera son rythme immuable, ponctué jusque tard dans la nuit par la cacophonie étouffée des solitudes.

Il fait encore jour. L’été a perdu de sa superbe mais s’obstine pourtant à prolonger les ombres,

à maintenir une douceur de l’air qui tente de pénétrer dans la cellule par le vasistas barreaudé.
Il a soudain envie de respirer une dernière fois cet air chargé de liberté. Il se lève et grimpe sur la table scellée au mur sous sa fenêtre. Son regard scrute les alentours dont il connaît chaque parcelle, chaque bosquet et chaque buisson. Il devine plus qu’il ne voit la musaraigne qui, affolée par le vol tournoyant d’un rapace, se précipite et s’enfonce dans son terrier. Il songe que lui aussi a été une proie apeurée, vulnérable, menacée par les griffes de rapaces à visages humains. C’était dans une autre vie !
Il tend l’oreille. Les bruits sont étouffés par la nuit qui commence à descendre. Il ne perçoit plus les cris et les rires des enfants qui, début septembre, ont repris le chemin de l’école. Avec le vent d’ouest, il les entend dans la journée quand ils sont en récréation. Il repense encore à Verlaine :

« Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là 

Simple et tranquille.
 Cette paisible rumeur là
 Vient de la ville. »

Il se cramponne aux deux barreaux comme pour les desceller dans un ultime acte de désespoir et de rage. Mais ce n’est pas son état à ce moment précis. Il veut juste sentir la froide réalité de sa condition humaine. C’est par elle qu’il est parvenu à cette décision qui est à présent devenue irrévocable.

Il redescend et fait chauffer de l’eau dans la bouilloire afin de se servir une dernière Ricoré. Il croise son regard dans le miroir qui lui révèle un visage auquel il ne prête plus aucune attention depuis longtemps ; son teint terne, ses traits fatigués et ses cheveux blonds coupés très près du crâne le renvoient à son dénuement et à son propre abandon.
Et, tout en sirotant son breuvage, il se met à observer chaque recoin de sa cellule qu’il a voulu
austère, quasi monacale. Rien n’est vraiment superflu en dehors de la tour Eiffel en allumettes
que lui a offerte un codétenu le jour de sa libération. Il a ostensiblement refusé de s’installer, de personnaliser ce lieu de vie...il n’est pas chez lui ! Son regard s’attarde quelques minutes sur cette porte sans poignée, trouée à hauteur d’homme par un œilleton conçu pour pouvoir observer l’intérieur de la cellule. Il ne s’est jamais habitué à ce regard intrusif de jour comme de nuit. Dans des moments de révolte et de provocation il lui est arrivé de l’occulter avec un bout d’adhésif. Mais cette entorse au règlement n’a jamais eu de conséquences disciplinaires.
Lors de sa ronde de nuit le surveillant se contentait de donner un petit coup de pied dans la porte en grognant « l’œilleton ! » Désolé mentait-il alors, j’étais aux toilettes !
L’inventaire de la cellule est rapide : des livres empruntés à la bibliothèque, un catalogue de la
Redoute, une boîte de gouaches, un pot à crayons, sa blague à tabac et sa boîte à cigarettes dans laquelle il stocke celles qu’il roule d’avance tous les soirs pour sa consommation du lendemain.
Cette tâche l’occupe. D’ailleurs il ne lui en reste que trois mais cette habitude s’arrêtera ce soir ...il n’en fumera qu’une, la dernière ! Encore une fois cette idée le fait sourire car elle lui
rappelle cette époque où celui qui allait monter sur l’échafaud avait droit à quelques « prestations » ; un dernier repas, une dernière cigarette et la visite d’un prêtre qui venait l’accompagner aux portes du Paradis ou du néant, c’est selon...

Ses yeux se posent sur deux cadres, l’un enfermant le portrait de sa mère et l’autre une photo

de Laura et lui à Sète, au temps du bonheur, des projets de vie, des promesses de fidélité et de rêves démesurés ! Elle ne vient plus le voir au parloir depuis très longtemps et ils ne s’écrivent plus.
C’est lui qui n’a plus voulu. La jeunesse de Laura méritait mieux que cet espoir insensé d’une nouvelle vie au bout d’un si long chemin d’attentes, de frustrations, de larmes et de renoncements. Il s’est replié sur la vacuité de son existence rejetant avec l’énergie du désespoir ses rêves inaccessibles et ses illusions. Pourtant les premiers mois qui ont suivi son passage d’homme libre à celui de détenu, il nourrissait quelques projets de retourner un jour en pleine lumière, de retrouver les plaisirs simples d’un pique-nique, d’une sieste à l’ombre d’un micocoulier, d’une pêche à la truite, d’une escapade en Espagne... Dans ses pensées, Laura était à ses côtés, rayonnante, sensuelle et heureuse... Mais à quoi bon lui imposer un tel sacrifice ! Vivre dans le leurre, mettre sa jeunesse à l’épreuve par une trop longue parenthèse, la maintenir elle aussi prisonnière dans un monde pourtant sans barreau, sans grilles et sans barbelés. Il a trouvé la force de lui dire de ne plus venir le voir et de cesser toute relation épistolaire. Elle a beaucoup pleuré, gémi, supplié mais au fil des jours, elle s’est apaisée et a fini par lâcher prise.

De son côté, il s’est retranché dans son isolement affectif, luttant chaque jour contre l’oppression des murs, l’angoisse du lendemain, l’hostilité ambiante, les menaces et le racket.
Toute sa courte vie n’aura été qu’une confrontation à la violence, à ses peurs les plus intimes et à sa lâcheté. Dehors dedans...Déjà enfant puis adolescent, traqué et maltraité par les autres, il était tétanisé par l’effroi, incapable de réagir, se recroquevillant sous les coups, les insultes et les moqueries. Comme tous les souffre-douleur, il se taisait, perclus de honte et de perplexité.
Pourquoi ce harcèlement ? Pourquoi faisait-il l’objet de tant de rejet et de ressentiment ?

Ce n’était pourtant ni un élève brillant, ni beau, ni riche qui eut pu susciter les jalousies. Sa vie n’avait rien d’enviable. Il habitait avec sa mère au quatrième étage d’un immeuble d’une banlieue sale et bruyante. Il garde le souvenir douloureux d’une femme meurtrie par le désamour et la fuite de l’homme de sa vie, trop immature et incapable d’accueillir un enfant.


Depuis cet abandon, elle s’appliquait à élever son fils comme on prend soin d’un bien qui vous est confié. Lui se sentait aimé, mais par intermittence, entre deux épisodes dépressifs. Le dernier lui a été fatal. L’accablement, l’opprobre, le désespoir, consécutifs à l’emprisonnement de son fils ont eu raison de ses fragiles défenses : par un matin ensoleillé de mai elle s’est défenestrée.
Il s’attarde encore quelques minutes sur le portrait de cette femme, cette mère si peu faite pour
être mère sans être amante. Il se dit qu’il aura vécu constamment dans le manque, l’absence, et dans l’ombre de celui qui n’a pas voulu lui apprendre à grandir, à se défendre, à s’épanouir.
Laura est entrée dans a vie beaucoup trop tard pour qu’il parvienne à museler son passé, ses craintes et ses désillusions. Elle lui a permis néanmoins d’entrevoir la possibilité d’un havre de sérénité.
Il y a cru de toute son âme. Il se rappelle combien il était fier et radieux lorsqu’il allait chez elle, s’étonnant chaque fois qu’elle ait pu un jour s’intéresser à lui.
Il travaillait alors dans une usine de produits chimiques où il faisait les nuits de 21h à 5h. Son travail était répétitif et abrutissant mais il s’en accommodait en attendant le jour où il pourrait enfin réaliser son rêve : faire une formation en horticulture. Sa candidature était sur une liste Son travail à l’usine consistait à conditionner des petites cuillères en plastique que l’on trouve dans les petits pots de glace. Il se tenait debout devant une machine qui comprenait un plateau horizontal percé de fentes sur toute sa surface. Sous le plateau de la taille d’une platine Hifi, se trouvaient deux rouleaux de cellophane qui conditionnaient les petites cuillères qu’il introduisait dans les fentes. Le plateau tournait à des vitesses réglables en fonction du rendement attendu. En début de nuit, la qualité du travail était irréprochable. En revanche, après une pause casse-croûte, vers minuit, la reprise s’avérait toujours pénible et le rendement moins productif.
Pendant longtemps il a fait le même cauchemar ; il se débattait dans un impétueux courant de

petites cuillères multicolores, luttant de toutes ses forces pour ne pas être enseveli. Il se réveillait in extrémis, juste avant d’être englouti, dans un cri d’effroi.

Quand elle était à ses côtés, Laura le réconfortait avec douceur et tendresse consciente du mal plus profond qui le rongeait.
Les premiers mois qui suivirent leur rencontre ils n’affichèrent pas leur amour en public.

Puis est venu le temps de sortir de leur intimité, d’assouvir leur besoin de se fondre dans l’agitation de la ville, dans les magasins bondés et les transports en commun. A deux, cette conquête du monde avait quelque chose d’exaltant.

Mais au fil des mois, franchir le palier de l’immeuble s’est avéré une véritable épreuve. Ses visites à Laura ont éveillé l’agressivité d’une bande de jeunes désœuvrés, juchés à longueur de journée sur leurs scooters et fumant du cannabis. Leur malveillance a commencé par des moqueries, des remarques désobligeantes et humiliantes sur sa démarche, sa tenue, sa mollesse, son manque de virilité. Son passage à travers le groupe lui imposait de les frôler, de croiser leurs regards provocateurs. Il s’inclinait face à leurs tentatives d’intimidation qui sont rapidement devenues des menaces plus marquées : une légère bousculade, des crachats, des grimaces hargneuses. Il bloquait alors sa respiration et se précipitait dans le hall laissant derrière lui les éclats de rires mauvais de ses agresseurs.
Cela dura des mois mais jamais en présence de Laura qui était tenue à l’écart de leurs jeux Ebranlé et terrifié à l’idée d’une surenchère de la violence, il avait suggéré à Laura de déménager sans pour autant lui avouer la honte qui l’habitait.
Dans le fond de sa cellule, au cours de ses nuits d’insomnies, il a maintes fois revécu ces scènes de fuites, essayant d’imaginer une autre voie que le drame. Mais chaque fois, il revenait à la même question : jusqu’où ses harceleurs seraient ils allés ? Qu’est ce qui aurait pu les détourner de ce jeu de la peur qui les amusait tant ?
Et tout en brisant un rasoir jetable pour en extraire la lame, il se souvient de ce jour décisif où il a éprouvé une intense jubilation devant le regard exorbité de terreur de l’un d’entre eux qui tentait vainement de colmater le jet sanglant et saccadé de sa gorge ouverte. Les autres l’avaient regardé s’effondrer, horrifiés et incapables de réagir.
La suite, il ne s’en souvient pas. Il y a juste le vacarme des sirènes des pompiers et des policiers, et les tremblements incessants de sa main serrant un couteau de cuisine. Puis il avait ressenti une grande confusion dans son esprit... Que faisait-il là encerclé par tous ces gens qui
l’observaient comme une bête monstrueuse ? Et tandis que les pompiers et le médecin du SAMU s’accroupissaient auprès de la victime inerte, les policiers le ceinturaient et le menottaient. Il n’avait opposé aucune résistance, baissant la tête en signe de soumission. Après cette journée dramatique, son histoire est une longue procédure judiciaire jusqu’à une condamnation à 20 ans.
Il tient maintenant la lame de rasoir entre le pouce et l’index de sa main droite. Il l’examine froidement conscient qu’il devra entailler profondément son avant-bras s’il ne veut pas échouer et que son geste soit interprété comme une tentative de suicide ou d’auto mutilation. Il ne laissera pas un écrit expliquant son geste. Comment exprimer l’indicible? Comment en quelques lignes traduire son profond malaise, sa culpabilité dévorante, les jours qui se succèdent dans l’adversité et une insupportable monotonie. Demain, « la détention » apprendra qu’il s’est en quelque sorte évadé. Sa cellule sera nettoyée, ses quelques affaires rangées et déposées au service de « la fouille » en attendant la réclamation improbable d’une famille qui n’existe pas.
Certains codétenus présentent des avant-bras scarifiés, témoignages de leur détresse d’un soir et de leur renoncement. Lui n’est pas de ceux-là. Sa vie a trop souvent été jalonnée de fuites, d’évitements et de lâchetés. Ce soir il se montrera fort et courageux. Il prend alors une ample inspiration, crispe ses doigts sur la lame et dans un cri étouffé lacère rageusement à plusieurs reprises son poignet. La douleur qui s’ensuit le plie en deux. Il a lâché la lame qui a tinté en tombant sur le carrelage. De sa main gauche, il enserre son poignet qui libère des filets abondants de sang chaud et visqueux. Il s’allonge en chien de fusil sur le lit serrant son drap Le matelas absorbe peu à peu l’écoulement rougeâtre. La douleur est maintenant moins vive.
Des tranches de vie sans aucune chronologie s’invitent à son chevet. Ses pensées l’emportent dans les brumes de sa mémoire. Il y découvre un petit garçon qui sanglote dans l’obscurité d’un placard où résonne la voix réprobatrice de sa mère : « vilain garçon !méchant garçon qui fait pipi au lit ! » Les réminiscences affluent comme pour libérer son esprit d’un lourd fardeau. Il entend le tonnerre craqueler le ciel et il voit les éclairs zébrer ses peluches... il se lève afin de se réfugier dans les bras de sa mère mais le lit est vide...il la trouve dans la cuisine...elle a un air hagard et titube. Il sait qu’elle s’est anéantie dans l’alcool et ne lui sera donc d’aucun réconfort. C’est lui qui la guide vers la chambre où elle s’effondre sur le lit. Encore une fois il
restera avec ses peurs, le visage enfoui dans son oreiller.

A présent il sent le froid l’envahir et ses paupières s’alourdir. Il se demande si c’est ainsi que la vie vacille. Son regard est brouillé par des larmes qu’il ne peut contrôler. C’est alors que Verlaine revient lui chuchoter :

« Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
 Pleurant sans cesse,
 Dis, qu’as-tu fait toi que voilà,
 De ta jeunesse ? »


Sa conscience lui échappe. Il erre à présent vers un monde inconnu.

Il n’entendra pas l’œilleton qui vient de s’ouvrir, ne sera pas non plus ébloui par le plafonnier tandis qu’un œil découvrira son corps inanimé et ensanglanté. Il n’entendra pas davantage le surveillant rondier s’exclamer « ah le con il s’est coupé ! » Une attente qui s’ensuit puis des pas précipités derrière la porte, une agitation, le pêne qui claque et la porte qui s’ouvre sur des surveillants pressés mais d’un calme déconcertant.

Il est trop tard ! Les gestes qui sauvent sont inutiles. Il ne reviendra pas.
Il s’appelait Alexandre Miloniewski mais tous ici l’appelaient Milo.



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« LE DERNIER TRAIT » d’Eric Gohier

Albéric se leva en hâte. Il avait pourtant plus de trois heures d'avance sur la marée. Malgré son empressement – et certaines douleurs dues à l'âge – il prit soin d'agir en silence. Il ne désirait pas réveiller Marieke.
L'obscurité dans laquelle était plongée la chambre masquait la grimace inscrite sur son visage. Un rictus complexe dans lequel un œil avisé aurait reconnu une certaine colère, un peu de lassitude... et une indéniable peur.
Albéric referma la porte de la chambre conjugale. Il remonta le couloir à grands pas, la main droite posée sur sa bouche. Il entra précipitamment dans la cuisine, referma derrière lui, puis déverrouilla la porte livrant sur la cour. Sans se soucier de n'être vêtu que de ses seuls vêtements de nuit, il franchit le seuil et referma la porte.
À ce moment-là seulement il se laissa aller à tousser.
Son corps immense s'affaissa, secoué par les spasmes violents. Une toux rauque, Bon sang, ne put-il s'empêcher de songer, il a bien fallu que ça revienne !
Il toussa encore deux ou trois fois, se racla la gorge, cracha enfin avant de rentrer dans la cuisine. Il referma la porte, tendit l'oreille. Le silence régnait. Un pâle sourire ondoya à ses lèvres. Marieke n'avait rien entendu. Tant mieux. Il ne dirait rien cette fois.

Il en avait soupé du docteur...

Il s'empara d'une casserole et y mit à chauffer du lait coupé à l'eau. Une fois chaud, il versa le mélange sur quelques racines de chicorée jetées dans un bol. Les yeux dans le vague, il attendit le lever du jour. Patiemment. L'âme tiraillée entre joie et mélancolie.

Albéric Devrecker – son nom signifiait diable en flamand – n'avait jamais bien su à quel monde il appartenait. Du moins avait-il toujours ignoré celui au sein duquel il aurait préféré baigner. Sa mère était wallonne, son père flamand. Il avait travaillé toute sa vie sous terre mais ne se plaisait jamais autant que chevauchant la mer, perdu dans la contemplation du ciel.
Un ciel qui lui ressemblait. Des nues déclinant toutes les nuances du gris, depuis celui des crevettes qu'il pêchait à celui de l'anthracite que ses compagnons et lui avaient souffert à extraire tout au long d'interminables galeries souterraines.

Jamais vraiment à sa place, il s'était senti écartelé entre envie et nécessité durant toute son existence. Le diable auquel il devait son nom l'avait souvent sollicité. La raison l'avait tout le temps emporté. Mais les luttes s'étaient révélées rudes, presque autant avec ceux qui lui étaient proches qu'avec les propriétaires des puits de mine. Plus d'une fois il avait fait le coup de poing, pris les autres mineurs en remorque derrière son large dos pour aller glaner quelques sobres victoires sur la misère.
Tous ceux qui le connaissaient – sans doute en craintive référence à son patronyme – disaient de lui : Quel diable d'homme !
Tous le disaient cependant avec une certaine admiration.

Albéric vit enfin le ciel enfiler sa robe gris souris. Il se leva de sa chaise et partit s'habiller chaudement. Le calendrier prétendait le printemps mais l'air lui avait semblé plutôt vif lorsqu'il était sorti. Trois heures sur l'eau peuvent vite vous enrhumer un bonhomme.
Les pieds chaussés de bottes, Albéric quitta la maison. Au passage, il jeta un œil au crachat qu'il avait plus tôt abandonné. Quelques traces rougeâtres – il les fit disparaître d'un pied rageur – lui volèrent son mince sourire.

Celui-ci ne revint sur ses lèvres qu'au moment où il pénétra dans l'écurie. Muis, sa jument, tendait la tête vers l'ouverture de la porte, les oreilles frémissantes. La main d'Albéric vint se poser sur l'encolure de la bête. Il la récompensa de son accueil d'une caresse appuyée.
Muis inclina la tête pour mieux profiter de la cajolerie.

Cette jument de race boulonnaise – épaisse, massive, le muscle puissant –, Albéric l'avait rachetée aux exploitants de la mine. Durant près de vingt ans, elle avait tiré les lourds chariots de minerai. Comme tous les chevaux condamnés à vivre au fond, elle avait fini par devenir aveugle. Sans Albéric, frappée par la limite d'âge, on l'aurait conduite à la boucherie.

Il était impossible de dire jusqu'à quel point ces deux-là s'appréciaient. Estimer l'aune juste de leur complémentarité. Cette liberté qu'ils avaient tant tardé à découvrir les enivrait d'embruns, de vent et de sel. Leur destin commun participait de cette symbiose.
Albéric était les yeux de Muis... la jument savait encore trouver cette force que son maître n'avait plus.

D'une voix grave aux accents gutturaux, Albéric parla longtemps à sa jument. Il lui expliqua ce mal qui était revenu le ronger. Mais lui chanta aussi la joie d'une nouvelle saison de pêche qui commençait. Il lui cacha bien sûr que ce serait la dernière pour elle.
Déjà beau que la bête ait atteint cet âge vénérable !
Il lui chanta ces deux heures qu'ils allaient passer durant six mois, matin et soir, à sillonner la mer. Il loua les cieux gris que le soleil balafrerait d'un trait d'or à l'occasion. Il vanta la rumeur marine qui les bercerait et cette senteur iodée qui ravirait leurs sens. Il ranima les souvenirs heureux des quatre années précédentes. Étrangement, la bête semblait l'écouter. Elle inclinait la tête vers lui comme pour mieux attraper ses mots.
Sans doute avait-elle compris l'essentiel puisque sa robe gris clair parsemée de minuscules virgules noires se mit à palpiter lorsque Albéric s'empara du collier de cuir. La jument tendit la tête comme pour lui faciliter la tâche tandis que ses lourds sabots se mettaient à piétiner le sol en terre battue de l'écurie.
Lorsqu'il l'eut sellée et harnachée – à l'exception bien sûr des œillères – Albéric jeta de part et d'autre de la large croupe deux grands paniers d'osier. L'un d'eux contenait le chalut à crevettes, la boule de verre et les deux panneaux de bois. L'autre renfermait les casiers à claire-voie pour trier et stocker la pêche.

Tenant Muis par la bride, il lui fit traverser la petite cour afin de l'aider à franchir le porche étroit. Une fois dans la rue, il flatta l'animal avant de se hisser sur la selle. L'âme légère mais le cœur à la peine, il donna de la voix et des rênes pour lancer l'équipage vers ce qui ressemblait fort à leur ultime saison de pêche en commun.

D'un geste de la main, il salua son voisin, le vannier. Celui-ci, toujours levé aux aurores, le regarda passer depuis la fenêtre de sa cuisine. Un air sombre et comme absent peignait son visage. Veuf depuis quelques mois, à l'orée de ses cinquante ans, le chagrin ne semblait pas l'avoir déserté.
En réponse à son bonjour, le voisin leva son bol à sa santé.



Albéric s'immobilisa au bord de la mer. Une demi-heure manquait avant le début de l'étale. Il salua ses trois collègues présents sans oublier une tape affectueuse pour chacune de leurs montures. Quelques mots s'échangèrent. Presque par politesse. Pour ces professionnels de toujours, Albéric figurait un élément rapporté.

À leurs yeux, il restait un mineur de fond... avant tout !



À la vérité, ils jalousaient le couple que formaient Muis et l'ancien soutier du charbon.

Tous les jours, Albéric pêchait bien plus de crevettes qu'eux. Ce surcroît de performance offrait un côté vexant... et se teignait à leurs yeux d'un tour diabolique. Dans aucun domaine l'homme de métier n'apprécie de se voir dominé par le profane.

Ils ignoraient le secret de sa réussite... et en concevaient un profond dépit.



Albéric avait fini de préparer le filet. Il remonta en selle et n'eut qu'un mot à dire pour que la jument pénètre plus avant dans la mer. Lorsque l'eau affleura le ventre de la bête, il tira à peine sur la bride. D'elle-même, Muis prit le parallèle à la côte. Albéric délivra la maille, les panneaux de bois écartèrent le filet, la boule de verre releva le cul du chalut.

La pêche venait de commencer.
Albéric se pencha à l'oreille de la jument, murmura une onomatopée – cela ressemblait à Huiyaah ! – et Muis adopta un pas convenu. Là en effet tenait tout leur secret. Il ne devait rien
au Malin... mais beaucoup à la mine. La pêche de la crevette à cheval est basée sur un principe simple : le pas pesant de la bête – toutes avoisinent la tonne – affole les crevettes envasées dans le sable et les fait fuir, le filet sert ensuite à les recueillir.
Si Muis était plus efficace c'est tout simplement parce qu'Albéric avait réussi à lui faire reproduire à chaque pas cet effort considérable que la bête savait développer pour arracher les lourds chariots de minerai à leur inertie. À chaque pas, son large sabot frappait rudement la surface sableuse, effrayant bien plus les crevettes que ne le faisaient les autres chevaux.

Fredonnant une mélopée flamande dans laquelle il était question de mers et de terres lointaines, Albéric s'abandonna au plaisir de la pêche. Il s'inonda dans ce camaïeu de gris qui jetait la confusion sur les nues, les flots et la robe de sa jument. Il n'appréciait rien tant que ces jours où une pluie fine mariée aux brumes marines inondait tout d'une grisaille uniforme dans laquelle il ne figurait plus qu'un élément intemporel du décor au même titre que la mer, la terre et le ciel.
N'eut été que lui, il n'y aurait jamais eu de marée. Il serait resté des journées entières à sillonner la mer, assis sur le large dos de sa jument, ne s'arrêtant que le temps obligé de vider le filet et de nourrir et abreuver sa monture.

Les règles étaient différentes. Il le savait. Deux heures le matin, idem le soir... de mars à octobre. C'était mieux que rien.Aucun bonheur véritable ne peut être marqué au sceau de l'éternité.
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Mars s'enfuit. Tous les soirs, lorsqu'il rentrait, Albéric faisait cuire les crevettes dans le grand fait-tout en aluminium que Marieke avait mis à chauffer dans l'appentis accolé à l'écurie. Il s'occupait ensuite de Muis. Il la brossait énergiquement, l'étrillait et l'abreuvait de mots pour la remercier de toutes ces belles journées qu'elle lui donnait.
Marieke et lui vendaient ensuite les crevettes à leurs pratiques habituelles. Ils échangeaient peu de mots. Peu de gestes aussi. Souvent, Albéric repensait à ce que son épouse lui avait jeté au visage près d'un an auparavant.
– Tu montes plus souvent sur ton cheval que... tu ne t'intéresses à moi !

Ce jour-là, il avait compris toute la retenue de Marieke pour ne pas se montrer vulgaire... et admis le reproche. Mais dame, cela faisait près de trente-cinq ans que...
Pas étonnant que le rocher du sentiment se soit changé en sable, roulé à la houle de tout ce temps que l'on tait. Elle était plus jeune que lui de cinq ans. Cet écart, minime au demeurant, était multiplié par l'usure de son corps, étrillé par tant d'heures ensevelies au fond des puits de mine.
Malgré tous ses efforts, il n'avait pas réussi à lui cacher toutes ses quintes de toux – celles-ci s'étaient accrues à mesure que le temps s'adoucissait. Curieusement, Marieke n'avait pas eu l'air d'y prêter attention. Elle avait tu ses habituelles récriminations. Elle ne l'avait pas tanné pour qu'il aille consulter un docteur.
Albéric en avait éprouvé un étrange sentiment, mélange de soulagement et de désespoir.

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Avril finit par passer. Ce sentiment, lui, ne fit qu'empirer. À l'aune de la santé d'Albéric.
Le mal investissait son corps un peu plus chaque jour. Marieke ne semblait pas s'en émouvoir. Elle affichait même une moue dégoûtée lorsqu'une quinte de toux plus violente que les autres rompait son corps en deux. Ni elle ni lui n'était dupe pourtant. Albéric avait suffisamment vu d'anciens collègues partir pour savoir que la poussière d'anthracite n'a pas le pardon facile.
Secrètement blessé par le désamour de Marieke – mais conscient de son entière implication dans cet état de fait – Albéric se vouait entièrement au plaisir pris dans les journées partagées en mer avec Muis. Il laissait à présent parler son cœur en toute liberté... s'avouait enfin toutes les vérités qu'il s'était longtemps tues.

Albéric avait compris depuis très longtemps que Marieke et lui ne vivaient pas sur la même rive du fleuve... et que jamais il ne parviendrait à franchir cette large étendue d'eau qui les séparait.
Assis sur le dos de sa jument, l'œil perdu vers ces horizons improbables noyés dans la grisaille des cieux, Albéric avait revisité son existence. Il avait néanmoins admis que si la chance de tout recommencer lui était offerte il ne changerait rien à son déroulement, averti que tous les possibles ne sont bâtis que sur des sables mouvants.
À un détail près cependant : peut-être aurait-il choisi de ne jamais descendre au fond de la mine, brisant là la longue lignée de ceux de sa famille qui l'avaient précédé. Oui, en pareil cas,
il aurait choisi de devenir pêcheur de crevettes, de passer sa vie dans les brumes du ciel, chevauchant les flots sur l'animal le plus humain que la Terre ait jamais porté.

Tout cela, il l'avait confié à Muis. La bête l'avait compris. C'était stupide de songer cela... Il en était pourtant persuadé. D'ailleurs – il ne pouvait interpréter ce signe que comme une preuve flagrante de ce son sentiment – chaque fois qu'il s'était ouvert de toutes ses pensées à sa jument, le pas de celle-ci, moins tonique depuis le début de la saison, avait retrouvé son allant d'autrefois.
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Mai affichait son premier vendredi – jour d'ordinaire dévolu au Malin – lorsque Albéric fit une pêche étrange. Il n'était pas extraordinaire d'attraper autre chose que des crevettes dans le filet. On y trouvait fréquemment des soles, des plies, quelques petits turbots, plus rarement des poissons blancs. Mais il ne s'agissait pas ce jour-là d'une chose d'essence marine.
Albéric venait de pêcher une culotte ! Un sous-vêtement féminin de couleur noire paré de fines dentelles comme il s'en tisse à Calais. Par quel miracle avait-elle échoué dans la mer ? Il n'en avait aucune idée. Peut-être quelque vengeance ancillaire... ou un malencontreux oubli au cours d'un rendez-vous galant.
Il la tint un instant entre ses mains, remué par une vague émotion... et quelques vieilles réminiscences. Puis il la chiffonna en boule et la relança dans la mer, amusé par avance à l'idée qu'un de ses collègues la repêche.

Deux semaines plus tard, toujours un vendredi, Albéric grommela en amenant son filet à terre. Un objet se trouvait emprisonné entre les mailles, fermant le cul du chalut. Nul doute que sa pêche s'en était ressentie. Il mit pied à terre et secoua le filet pour le débarrasser de la vase qui le maculait. Il découvrit alors la nature de cet objet.
C'était un panier abîmé dont les brins d'osier éventrés nouaient les mailles entre elles. Il le dégagea à grand-peine. L'observa un instant. Puis le rejeta au loin sur la plage, suffisamment à distance pour que la mer ne s'en empare à la prochaine marée.

Une quinzaine de jours s'écoula à nouveau. Juin ouvrait quelques lucarnes sur un pâle soleil lorsque ce jour-là – toujours un vendredi – Albéric trouva dans son filet de quoi lui ouvrir les yeux. C'était une corne cette fois que son chalut venait de capturer. Sans doute provenait-elle de la tannerie, au bord de la mer, quelques centaines de mètres avant l'entrée de la ville. Les peaux y étaient fréquemment mises à sécher sur de larges claies afin d'accélérer l'écharnage. Mais peu importait en fait l'origine de cette corne !

Albéric venait de comprendre que rien n'était fortuit, que chaque élément procédait d'un tout. Ce n'était pas par hasard que toutes ces pêches pour le moins surprenantes avaient eu lieu un vendredi. L'empreinte du Diable était derrière tout cela. Sans doute voulait-il lui faire passer quelque information.
C'était désormais chose faite.

Le lendemain, Albéric prépara Muis, chargea ses paniers et prit le chemin de la mer. En passant devant chez son voisin le vannier, il lui adressa un geste de la main. Derrière la fenêtre de sa cuisine, celui-ci lui rendit son bonjour.

Arrivé à la plage, Albéric ne se hâta pas, comme à son habitude, de sortir panneaux de bois et chalut des paniers. Il demeura assis, sa main gauche flattant l'encolure de Muis, le regard rivé sur l'horizon, perdu dans la contemplation du gris de la mer et du ciel en épousailles.
Une demi-heure s'écoula sans qu'il ne bouge. La mer était pourtant presque à l'étale.

Parfois, il se penchait pour dire quelque chose à l'oreille de sa jument. De rares paroles dites sur le ton de la confidence. Des mots murmurés que la brise de terre emportait vers le large pour que nulle trace n'en subsiste.

Enfin, il descendit de cheval, fit deux tours morts à la bride autour du tronc d'un pin maritime famélique puis s'éloigna à grands pas en direction de sa maison.
Le voisin n'était pas à sa fenêtre. Celui-ci ne put donc voir son visage contrarié, barré d'une grimace courroucée. Albéric fourra la main dans sa poche. Il en tira la clef de la porte de derrière. Il avait pris soin de s'en munir la veille au soir. Il fit le tour de la maison, ouvrit la porte en s'efforçant au silence et pénétra à l'intérieur sans même retirer ses bottes.
Il remonta le couloir, attentif aux bruits de la maison. Très vite, ses poings se crispèrent. Il s'immobilisa devant la porte de la chambre à coucher. Le Diable ne l'avait pas trompé. Les râles qu'il percevait derrière la porte ne laissaient aucune place au doute. Il sentit la colère lui tordre le ventre. Il voyait désormais vers quel chemin le Malin cherchait à l'entraîner.
Il ouvrit brusquement la porte. Le silence se fit aussitôt. Marieke et le voisin prirent un teint terreux en découvrant son visage ravagé par la rage. Albéric sentit la haine l'envahir. Il se retenait déjà pour ne pas se précipiter vers le lit... il se savait capable de les tuer à coups de poings. Aucune arme ne s'avérait nécessaire pour venger son honneur.

Il s'apprêtait à faire le premier pas lorsqu'il sentit venir la quinte de toux. Il était suffisamment instruit de son mal pour savoir que celle-ci s'apprêtait à le clouer en deux.
Il interpréta ce signe comme la volonté du seul apte à lutter contre le Diable.



Se contenant à grand-peine, il foudroya du regard sa femme et le vannier avant de claquer si fort la porte derrière lui que les murs en tremblèrent. Il sortit par la porte de devant sans même prendre la peine de la refermer. Il savait à présent la solution à tous ses problèmes. Une solution équitable pour tous. Curieusement, la toux s'en était allée...



Revenu au bord de la plage, il prépara son filet, grimpa sur le dos de Muis et tous deux s'enfoncèrent dans la mer. Il ne restait plus qu'une heure d'étale. La pêche serait brève Les deux collègues d'Albéric encore présents sur la plage avaient déjà plié leur matériel.

Ils finissaient de trier les crevettes. Ils surveillaient Albéric du coin de l'œil, un peu inquiets.

La marée avait commencé à monter depuis un bon moment. Deux fois déjà ils l'avaient appelé, engagé à regagner la plage. Celui-ci n'avait pas paru les entendre.

Ils échangèrent un sourire lorsqu'ils virent enfin la jument s'immobiliser. L'eau passait déjà largement au-dessus de la sous-ventrière. Le temps dura, comme suspendu.

Ni l'homme ni la bête ne bougeait.
Ils s'apprêtaient à le héler de nouveau lorsqu'ils virent Albéric tirer sur les rênes. Ils se sentirent soulagés. Juste le bref temps de le voir tirer à hue au lieu de tirer à dia. L'instant d'après, l'équipage reprit son pas... en direction de la haute mer pour y tirer un dernier trait.
Ils s'époumonèrent... longtemps... en vain.

La mer n'a jamais rendu les corps d'Albéric et de Muis. Elle ne risque plus de le faire aujourd'hui... cette histoire se passait il y a très longtemps. Il n'empêche que d'aucuns – certes parmi les plus âgés – prétendent encore parfois apercevoir, aux nuits de pleine lune, deux silhouettes géantes : l'une, humaine, montée sur l'autre, animale.
Ces ombres d'un autre temps laissent à penser qu'Albéric continue à pêcher la crevette.
On sait toute la retenue à observer quant aux témoignages humains. Les nuages par ici savent parfois prendre des formes fantasques... et la bière peut empeser l'esprit des plus sages !
 
Il n'empêche que les lendemains de ces nuits, il ne se pêche jamais une seule crevette !

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  « L’OUBLIEE DE MALLARDENX » de Mireille Laffitte
J’étais parti de Metz de très bonne heure, voulant profiter de cette belle journée d’été qui s’annonçait. Mes examens passés, j’avais eu envie de m’aérer le corps et l’esprit. A l’oral du CAPES d’histoire, j’avais été interrogé sur la révocation de l’Édit de Nantes par Louis XIV et c’est comme ça que j’avais eu l’idée de venir en ces lieux. J’avais roulé sur la départementale 603 qui m’avait conduit à Courcelles, d’où j’avais l’intention d’emprunter, à pied, une portion du chemin des Huguenots tenant son nom d’une jeune fille de Metz, Marie Dubois, qui, en 1687, au péril de sa vie, avait échappé à ses persécuteurs.
  
Bien que je ne sois ni pratiquant, ni même croyant, j’étais plutôt ému à l’idée de fouler ce sentier que, plus de trois siècles auparavant, et pendant près de cent ans, des protestants, fidèles à leur foi, et persécutés à cause d’elle, menacés à tout instant par les dragons auxquels le roi donnaient carte blanche pour toutes les violences qu’ils s’autorisaient, avaient clandestinement suivi jusqu’à l’Allemagne toute proche, pour y célébrer chaque année, au mois de septembre, les cérémonies de leur culte : baptêmes, mariages et Sainte Cène. Ce long chemin leur demandait près d’une demi-journée de marche à l’aller et près d’une demi-journée de marche au retour, et ces hommes, ces femmes, ces vieillards, ces enfants le parcouraient en des temps terribles. Moi, aujourd’hui, je l’accomplissais  le cœur léger, en essayant de repérer, dans la forêt de Courcelles et sur le plateau agricole qui la dominait, des vestiges historiques. Même si je savais que le tracé moderne, victime de la transformation du paysage industriel, s’écartait forcément du tracé historique, je m’efforçai de chercher des repères : fléché de croix  huguenotes bleues sur fond blanc, le chemin était jalonné par des lieux  de mémoire  qui avaient marqué cette marche obstinée vers la liberté de culte. Et, sans doute aussi, pour certains, vers la liberté tout court.

Je marchai d’un bon pas et arrivai bientôt dans un village dont les maisons se groupaient harmonieusement autour d’un petit bâtiment blanc au toit d’ardoises, plus proche, par ses proportions, d’une chapelle de montagne que d’une église. Toutes typiques de la région : toits de tuiles pentus, porches arrondis qui leur mangeaient la moitié des façades, jardinets à l’arrière. Des maisons faites depuis longtemps, pour durer longtemps. Où l’on imaginait, derrière chacune de leurs portes, des réunions de famille accueillantes et animées autour d’une grande table de ferme, des veillées chaleureuses devant une cheminée : le visiteur pousserait la porte et crierait « Bonjour, braves gens ! », comme dans Les Vieux, d’Alphonse Daudet, et on lui ferait aussitôt une place, sans chichis.  Des maisons faites pour abriter les hommes et leurs petits troupeaux. Autrefois, du moins. Coquettes maisons de villégiature, aujourd’hui.

Déjà, dans les vergers et dans les jardins, protégés par de vieilles murettes de pierres parfaitement entretenues, cerisiers et mirabelliers croulaient sous les fruits, chèvrefeuilles, rosiers et glycines composaient leur palette pastel et embaumaient l’air où l’on devinait, plus qu’on ne les voyait, les premières abeilles. Une jolie matinée de juin, vraiment ! De ces matinées où l’on se sent apaisé, réconcilié avec soi-même et en harmonie avec le monde. Un monde aux proportions de ce village de rêve.

Séduit par cette image de carte postale, je décidai qu’au retour, dans l’après-midi, je ferais un détour pour parcourir à pied les rues de ce village si charmant.

C’est en arrivant, vers dix-sept heures, que je remarquai une étrange demeure, qui se dressait à l’entrée du village. Bien qu’elle fût en très mauvais état, et pratiquement à l’abandon, elle laissait augurer de ce qu’elle pourrait devenir si on la restaurait.
Elle était composée de trois grands corps de bâtiments perpendiculaires les uns aux autres : au centre, la maison d’habitation, percée de fenêtres Renaissance, était flanquée de deux autres constructions, sans doute d’anciens communs, dont les grandes portes en bois étaient encadrées par d’impressionnants rosiers qui tapissaient littéralement les murs de superbes roses rouges. La cour, carrée, fermée par des murets de pierre assez bien conservés, était entièrement recouverte d’herbe. L’ensemble, silencieux et élégant comme bien des vestiges des temps anciens, évoquait certains châteaux cathares que j’avais visités l’été précédent. Un écriteau « A vendre » était accroché à la grille.
 « C’est-y que vous avez l’intention d’acheter ? »

Je sursautai,  n’ayant pas entendu l’homme arriver.
« Comme je vous vois depuis un petit bout de temps devant la pancarte ...
- Oh ! Je me contentais d’admirer les lieux : c’est un ensemble, qui a un charme fou ! …  Mais certainement pas dans mes prix !
- Oh ! à mon avis, ça m’étonnerait que ça ne parte pas pour une bouchée de pain !
- C’est vrai qu’il y a beaucoup à restaurer !
- Oh ! c’est pas tant pour ça !
- La toiture de la grange de gauche s’est effondrée, non ?
- Oui. Mais c’est pas tant pour ça, je vous dis. »
L’homme me parut soudain mystérieux. Il s’était tu, avait pris un air entendu et on aurait dit qu’il ménageait ses effets pour me révéler une terrible vérité.
  « C’est quand même un bel ensemble ! », répétai-je pour dire quelque chose, histoire de meubler ce silence qui me gênait. « C’est vrai : avec cette cour couverte d’herbe, entourée de ces bâtiments, ces vieux toits, ces belles pierres, ces fenêtres … !
Mallardenx a été longtemps la plus belle du bourg. Longtemps ! On a toujours dit qu’elle avait appartenu à des châtelains, au dix-septième siècle. Au moins ! Elle a une histoire, cette maison ! Mon grand-père m’a raconté que son père, déjà, parlait d’un  souterrain qui la reliait au château de Brassay, là-bas, sur la crête, et au château de Landonvillers, vous voyez où c’est ? A seize kilomètres ! Ces passages secrets remonteraient au temps des guerres de religion. Les châtelains, des protestants, auraient fait construire ces galeries pour s’échapper. Parce qu’ici, comme vous le savez peut-être, c’était un pays où il y avait beaucoup de protestants. Beaucoup. D’ailleurs, pourquoi je dis  « y avait » ? Il y en a encore !… Donc, pendant ces guerres de religion, ils auraient pu s’enfuir ! Et même après, à la Révolution, les nobles se seraient enfuis par là. On dit aussi que des juifs s’y seraient cachés pendant la guerre. Bref ! La maison a eu un passé caché. Mais ce n’est peut-être qu’une légende !  Les cultures ont tout recouvert  depuis un joli moment : allez creuser pour vérifier, maintenant ! … Tout ça pour vous dire que l’endroit aurait pu valoir cher !
- Et les propriétaires le laissent tomber en ruines ? Quel gâchis !
- Je crois bien qu’on ne les a jamais connus. C’est un notaire de Nancy qui gère le bien et si vous voulez mon avis, c’est lui, le propriétaire, mais bon !… Quand le toit de la grange s’est affaissé, l’an dernier, la Municipalité s’est contentée de poser un panneau obligeant les automobilistes à ralentir sur le chemin : on se demande contre qui il aurait fallu se retourner s’il était tombé sur quelqu’un, enfin ! …
- Et la maison n’est pas habitée ?
- Elle ne l’est plus depuis trois ans : c’est à cause de ce qui s’y est passé que … mais avancez donc à jusqu’à chez moi : c’est là-bas, un peu plus loin, en face, on va boire un canon, et je vais vous raconter ce qui est arrivé dans cette maison. M’est avis qu’à cause de ça, ils ne sont pas près de la vendre ! Ou alors, comme je vous ai dit, ça se fera pour une bouchée de pain ! »
Je le suivis jusqu’à sa demeure. Je n’avais pas tellement envie de perdre du temps, mais j’avoue que ses dernières paroles m’avaient intrigué.

L’homme me raconta le drame qui s’était passé dans cette maison.
On n’avait jamais su grand chose du dernier locataire, un certain Faucher, la quarantaine, agent d’entretien à la voirie à Courcelles, à vélomoteur : six kilomètres aller et six kilomètres retour. Un type qui n’était pas d’ici.
« Un sauvage, ce type. Il ne disait jamais ni bonjour, ni bonsoir, rien ! Alors, à force, nous, au village, on a fait comme s’il n’existait pas.  On savait qu’il était là parce qu’il ouvrait et fermait les volets de ce qu’on supposait être la cuisine, en bas, et la chambre, en haut. Tous les autres volets restaient tout le temps fermés, on ne savait pas s’il occupait les autres pièces. »
Personne n’était jamais entré chez lui, pas même le facteur qui lui portait un mandat tous les trois mois. D’où lui venait cet argent ? Le facteur avait dit une fois qu’il était versé par la Caisse maladies. Mais en quel honneur ? Personne ne le savait. Et pendant les cinq ans qu’il vécut dans cette maison, il avait touché cet argent
Le maire lui-même ignorait pratiquement tout de lui, à part l’endroit où il travaillait et le fait qu’il payait régulièrement son loyer par mandat.
Personne ne l’avait vu arriver, ce qui me paraissait incroyable, parce que, même si la maison était, paraît-il, un peu meublée depuis les anciens propriétaires, il devait bien avoir des affaires à lui ! Mais l’homme m’assura que personne n’avait rien vu, rien entendu ! Un matin, il avait été là et on l’avait su parce que les volets d’en bas étaient ouverts, c’était tout ! Et comme il ne parlait à personne…
«  Et vous, son plus proche voisin, vous n’avez jamais cherché à lui parler ?
- J’ai bien essayé, une fois ou deux, de parler de tout et de rien, mais il coupait court à toutes les conversations, on voyait bien que ça ne l’intéressait pas de fréquenter le monde. Il rentrait chez lui, il s’enfermait et allez savoir, vous, ce qui se passe derrière une porte fermée ! C’était un sauvage, je vous dis.
- Il est donc resté tout seul ?
L’homme me regarda, conscient de l’importance du moment.
- Tout seul, enfin … c’est ce qu’on a tous cru ! Puisque …. ».
« Vraiment, vous n’avez jamais entendu parler de cette affaire ? Je ne sais pas, moi, dans le journal, à la télévision ?
- Non. Pourtant, ça a fait du bruit dans le coin, je vous le dis ! ...
- Je ne suis pas d’ici, répondis-je en guise d’excuse,  j’étais étudiant à Nancy et je ne lisais pas beaucoup les journaux. Qu’est-ce qui est arrivé dans cette maison ?
- Il y a trois ans, le type a eu  une attaque sur son lieu de travail  et il est mort d’un coup. Et la Municipalité a été bien embêtée pour prévenir la famille : en avait-il une, seulement ? Il s’est trouvé que non. Le maire a donc fait le nécessaire pour l’enterrement (Faucher est dans la fosse commune du cimetière) et le notaire a mis la maison en vente. A l’époque, il y avait moins de dégradations qu’aujourd’hui, et pourtant, les acheteurs ne se bousculaient pas au portail ! Jusqu’à l’année dernière, où un couple s’est préparé à faire la visite des lieux en compagnie du clerc du notaire. Je les avais vus se promener, quelque temps avant, ces gens, on avait parlé, comme ça : ils avaient envie de passer leur retraite dans la région et ils avaient le coup de foudre pour l’ensemble des bâtiments. Ce sont leurs propres mots : « le coup de foudre ». Mais celui qu’ils allaient recevoir en entrant, ils ne seraient pas près de l’oublier ! …
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Vous allez voir.  Ils s’étaient rendus à la mairie pour se renseigner et le maire,  trop content de se débarrasser d’un poids, parce que le reste du toit de la grange menaçait à tout moment de s’effondrer sur le chemin et il y aurait bien eu des gens pour lui en faire le reproche, bref, le maire les avait mis en rapport avec le notaire chargé du bien. Et un matin des vacances de Toussaint, ils sont venus visiter Mallardenx.
- La maison n’avait pas du tout été ouverte depuis deux ans ?
- C’est ça.
- Ça devait sentir le moisi et le renfermé là-dedans ?
- S’il n’y  avait eu  que ça !  En montant  au premier étage,  ils ont trouvé  que ça sentait le pourri. Ils nous l’ont raconté, après, en attendant les gendarmes.
- Les gendarmes ?
- Vous allez voir. La porte de ce qui avait dû être la chambre du bonhomme était ouverte, mais l’autre était fermée à clé. Malheureusement, la clé n’était pas sur la porte et ils n’ont pas pu entrer tout de suite : ils ont dû faire venir un serrurier. Ils avaient l’impression que c’était de là que venait cette odeur de pourri ! Effectivement, c’était une infection ! Au point que la femme est redescendue en courant et qu’elle a eu à peine le temps d’arriver dans la cour pour vomir.
- Qu’est-ce qu’il y avait donc, derrière cette porte ?
- Un squelette ! Du vomi  et de la merde séchés partout : sur le lit,  autour du lit,  sur les murs ! Nous autres, voisins, on n’a rien pu voir, mais les gendarmes qui sont arrivés après, et qu’on connaissait bien, nous ont tout raconté.
- Quelqu’un qu’il avait tué ?
- Non, pas du tout,  c’est plus tragique que ça ! Parce que c’est plus bête !  On l’a su plus tard : c’est ce qui a été expliqué dans les journaux, des choses qu’ils ont  sues par la Caisse maladies. Ce squelette, c’était sa sœur, une arriérée qu’il gardait enfermée, la journée, attachée avec une chaîne au pied de son lit. Le matin, il lui portait son déjeuner et le soir, son souper. L’argent qu’il touchait, c’était la pension de sa sœur.
- Et elle restait toute la journée attachée et enfermée ?
- Voilà. Ce n’était pas par méchanceté qu’il faisait ça, mais par précaution : elle aurait pu faire des bêtises, parce qu’il paraît qu’elle avait un sacré grain !
- Mais lui aussi, il était spécial ! Et il a quand même profité de l’argent de sa sœur !
- Eh ! bien, figurez-vous qu’il n’avait rien dépensé, il avait tout placé à la banque : Qu’est-ce qu’il comptait en faire … ? Maintenant, ça ira tout à l’État !
- Pauvre femme, quelle fin elle a eue ! Elle a dû crier : vous n’avez rien entendu ?
- Rien. Vous savez, dans ces vieilles maisons, les murs sont épais !
- Il aurait pu la placer dans une maison spécialisée, au lieu de la séquestrer ! C’est une faute grave, ça ! »        
L’homme haussa les épaules.
« Sans doute. Et quand il a eu son attaque, il était à son travail : on ne l’a pas ramené chez lui et personne ne savait que sa sœur vivait là-haut.
- Quel âge elle avait ?
- Elle était  plus vieille que lui,  c’est tout  ce que je sais. Pauvre femme, oui ! Elle a dû essayer de s’enfuir, parce qu’il y avait des griffures sur le plancher tout autour du lit. Elle ne pouvait pas aller jusqu’à la porte à cause de la chaîne. Il paraît que sa cheville droite était cassée : celle qui retenait l’anneau …
- Elle a dû se débattre longtemps !  Et vous, vous dites que vous n’avez rien entendu ? C’est à peine croyable, quand même ! »
L’homme resta muet.

Il se faisait tard et j’en avais assez, tout d’un coup, de ce village de rêve ! Je me sentis frissonner, mais pas seulement parce que l’air fraîchissait vite, même au mois de juin.
L’homme était resté près de son portail. Je le sentais dans mon dos.
En repassant devant la bâtisse, je me demandai si vraiment, là-dessous, des galeries providentielles avaient permis, en d’autres temps plus anciens, d’échapper à l’ignorance et à la  barbarie humaines en traçant sous la terre un chemin des Huguenots encore plus clandestin que celui de la surface. Est-ce que la jeune Marie Dubois l’avait emprunté, elle qui avait eu la chance de survivre aux persécutions ?

Avant de m’éloigner définitivement, je me retournai : dans la lumière orangée et douce du soleil couchant, les maisons du village pouvaient encore parler de sérénité et d’apaisement. Mais quels fantômes les hantaient ? Quels cris retenaient leurs murs épais griffés, peut-être, par les ongles des enfermés ? Quels secrets pourrissaient et se desséchaient derrière la porte refermée de chacune d’elles ? Quels passages secrets, menant à la liberté, ne seraient jamais découverts ?

Alors, colère et chagrin mêlés dans ma voix, je me surpris à murmurer :  "Fuis cet endroit, Marie Dubois".

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